Par Tariq Ramadan
“Il y a double crise parce que la communauté musulmane en occident traverse également une crise d’identité. Il y a une première, deuxième et parfois même une troisième génération. Je regarde mon père et ma mère et je réalise que je suis différent. Il se peut qu’on ne parle pas la même langue, qu’on n’ait pas la même mentalité, la même culture, la même compréhension .. et même la façon de vivre nos principes religieux peut être différente”
Compte rendu de la Conférence donnée par le Professeur Tariq Ramadan à l’Université Carleton (Ottawa) le 19 Mars 2010
Dans son introduction Pr Tariq Ramadan a d’abord tenu à souligner l’importance de la nuance entre Musulmans occidentaux et Musulmans de l’Occident. L’Islam est une religion occidentale et les Musulmans occidentaux sont à la fois entièrement musulmans du point de vue religieux et entièrement occidentaux du point de vue culturel.
Il faut aussi noter qu’il existe des cultures occidentales et non pas une seule culture occidentale. Dans le cas du Canada les spécificités du Québec et du reste du Canada en sont une illustration. Les musulmans occidentaux font face à ces deux dimensions, culture et religion. L’identité est multiple.
Dans la deuxième partie de son introduction Pr Ramadan a expliqué pourquoi la question de l’identité est tellement actuelle. Pourquoi est-on si intéressé ou si dérangé par cette question ? Quelle est mon identité ? Quelle est votre identité ? La discussion sur l’identité est révélatrice de quelque chose de profond dans la réalité d’aujourd’hui. Cette quasi obsession autour de cette question de l’identité est psychologiquement symptomatique d’un sentiment de doute, d’un sentiment de menace, d’une difficulté de se définir.
Nous vivons en effet dans un monde où il devient de plus en plus difficile de se définir. Qui suis-je dans ce monde ? Les anciens repères qui nous permettaient de définir notre relation à notre environnement se sont perdus.
La globalisation des communications, les diverses cultures du monde nous menacent et nous questionnent sur notre identité. A cela s’ajoute la migration des populations qui ne cesse d’augmenter, il faut d’ailleurs rappeler que les sociétés occidentales ne peuvent survivre économiquement sans l’addition de populations venant de l’étranger. C’est un fait et une réalité.
Alors qui sommes-nous maintenant ? Nous regardons le monde à travers nos postes de télé et nous le regardons également dans nos rues. Dans nos rues les couleurs changent, les tenues vestimentaires changent, … Ces gens se disent Canadiens mais ce ne sont pas les Canadiens auxquels je suis habitué… Alors qui suis-je et comment se dessine l’avenir ?
Lors de récentes discussions avec des citoyens de Rotterdam, ceux-ci ont dit qu’ils ne se sentent plus chez eux dans cette ville, ils sont désorientés par la présence des nouveaux habitants: ce ne sont pas les personnes qu’ils connaissaient ou dont ils avaient l’habitude.
Cette discussion sur l’identité est donc empreinte de ce sentiment de menace, de ce doute à propos de soi … Nous devons en examiner les causes et essayer de construire une approche positive à cette question problématique et a-priori négative. Nous devons y faire face et non pas la refouler.
Dans la troisième partie de son introduction Pr Ramadan a souligné que nous vivons en fait une double crise. (Au passage il a aussi rappelé que d’une part le problème de l’identité ne se pose pas seulement dans les pays occidentaux, d’autre part il n’a pas que des aspects négatifs. Mis à part les frictions avec les nouveaux voisins, il y a des choses qui sont perçues positivement comme les succès sportifs au football, les apports culinaires, etc …)
Il y a double crise parce que la communauté musulmane en occident traverse également une crise d’identité. Il y a une première, deuxième et parfois même une troisième génération. Je regarde mon père et ma mère et je réalise que je suis différent. Il se peut qu’on ne parle pas la même langue, qu’on n’ait pas la même mentalité, la même culture, la même compréhension .. et même la façon de vivre nos principes religieux peut être différente.
Par leur présence en Occident les musulmans questionnent également leur identité. Qui sommes nous et comment gérer le fait d’être à la fois canadien ou européen et musulman.
Il y a donc une double crise, ces deux crises se retrouvent dans notre société, ici et maintenant.
Cette crise a une dimension psychologique. Les individus doutent d’eux mêmes et se questionnent: qui suis je, que vais je devenir et que faire de tout cela ? Et lorsqu’on traverse une crise on peut être tenté de penser que la seule façon de l’aborder c’est de manière intellectuelle ce qui n’est que partiellement correct car la crise a une dimension psychologique. En situation de crise on ne prête pas vraiment attention à ce que dit l’autre, on a plutôt tendance à entendre ce qu’on ressent dans ce que dit l’autre. Notre sens de l’écoute est perturbé en situation de crise. Il y a une atmosphère chargée d’émotions et les émotions ne favorisent pas l’écoute. Lorsque vous êtes sous pression, tendu et nerveux, vous pouvez parler mais vous écoutez moins. Parfois vous dites: je n’ai pas entendu ce que vous avez dit mais je me suis exprimé.
C’est souvent le cas aujourd’hui dans les sociétés occidentales autour de la question identitaire. Les deux côtés s’expriment mais ne s’écoutent pas.
Les musulmans sont aussi dans cette attitude réactive. Ils sont sous pression et ont du mal à percevoir la crise vécue par les autres. En Occident cette discussion est causée par la présence musulmane venue avec les immigrants. Et pourtant les migrations de populations ne sont pas chose nouvelle. Le Canada par exemple est un pays d’immigrants. Les immigrants n’y sont pas perçus comme en Europe, c’est une tradition canadienne. En Europe les immigrants sont perçus comme un gros problème. L’Europe essaie de se ”protéger” en créant des lois alors que nous savons très bien que l’Europe a besoin de ces immigrants qu’elle stigmatise. Il n’y pas d’autre choix que de trouver une solution à cela.
Les immigrants d’hier étaient perçus selon leur pays d’origine: Pakistan, Turquie, Afrique du Nord, etc … Maintenant ils sont perçus comme musulmans. L’Islam est le point commun de ces populations immigrées et l’Europe doit faire face à cette réalité transnationale. L’Europe s’est mise à projeter une variété de problèmes tels que: nous avons un problème avec l’Islam, l’Islam a un problème avec la modernité, problème d’autorité, problème de laïcité, … Entre l’Islam et l’Occident il y a des problèmes, ce n’est pas nouveau. Dans le passé les orientalistes en ont parlé et les musulmans en ont parlé également, mais de façon différente.
La discussion sur l’identité a donc aussi une dimension historique, accompagnée d’une double crise d’identités discordantes et d’attentes discordantes. Cette discussion commence avec la question: qui suis je , et de là connaître qui vous êtes, avec le potentiel que cela se transforme en un antagonisme: Nous en opposition à Eux. C’est pour cela que nous devons prendre en compte les multiples dimensions de l’identité, et ce n’est pas seulement une discussion d’ordre intellectuel. Il s’agit d’une réalité à facettes multiples. Il s’agit d’une réalité intellectuelle et spirituelle.
La définition négative et réactive de l’identité est la définition qui semble revenir en permanence. Négative parce que l’on se définit par ce que l’on n’est pas. Cette façon de se définir par différenciation n’est pas positive: je veux savoir qui vous êtes et je me définis loin de ce que vous êtes. C’est une attitude réactive, négative et sur la défensive. Elle comporte des risques:
Le risque de l’arrogance qui découle d’un esprit dogmatique. L’esprit dogmatique n’est pas restreint à l’esprit religieux, il est également présent dans les esprits rationalistes non religieux. Qu’est-ce qu’un esprit dogmatique ? C’est un esprit qui regarde les choses à travers une vision binaire. J’ai raison, et de là il n’y qu’une conclusion possible: vous avez tort. L’esprit dogmatique construit une réalité d’opposition entre Nous et Eux. On a pu voir ça dans des discussions religieuses mais aujourd’hui le dogmatisme est entré dans la discussion sur l’identité. Ceci est ”notre culture”, cela est Nous donc vous n’en faites pas partie. A titre d’exemple il y a eu un débat officiel en France qui a duré six mois et qui a porté sur l’identité nationale. Que signifie l’identité nationale ? En principe cette discussion avait pour but de rassembler mais en réalité elle a tracé les contours du Nous pour mieux situer qui est à l’intérieur et qui est à l’extérieur. Le but était de définir le nous pour désigner les gens qui n’en font pas partie.
Il y a donc cette vision binaire potentiellement dogmatique, potentiellement arrogante, arrogance dont la source n’est pas toujours un excès de confiance en soi mais aussi un état de doute. Le doute et le manque de confiance dans les discussions intellectuelles peuvent souvent conduire vers des attitudes dogmatiques.
Les Universités sont un lieu privilégié pour résister à ces émotions à la base de ces identités réactives. Nous devons confronter ces problèmes et en parler. Nous devons nous éloigner de l’identité de type négatif et réactif et construire une identité ouverte et positive, nous devons en parler et y travailler.
Avec la question de l’Islam et de la présence musulmane nous devons diffuser cette approche positive et cette pensée critique au sein de la communauté musulmane, et en venir à des choses plus profondes, plus enracinées dans nos propres traditions.
Le chemin à parcourir n’est donc pas seulement d’ordre intellectuel, c’est aussi un cheminement spirituel, non seulement pour les croyants mais également pour les athées ou non-croyants, car lorsqu’on parle d’identité, on parle de soi, on parle de soi comme sujet .
En parlant de soi le danger est l’égo qui peut se transformer en arrogance. Discuter de l’identité nécessite donc de l’humilité intellectuelle et de la modestie. Souvent la modestie est associée à l’apparence vestimentaire, mais en fait c’est aussi dans la façon de penser
L’humilité est aussi très importante dans cette discussion. Lorsque par exemple vous lisez des livres où des esprits complexes traitent de sujets très complexes qui sont difficiles à saisir, l’humilité intellectuelle est une attitude naturelle. C’est l’état d’esprit à avoir devant la question de la société plurielle. Il ne peut y avoir de société plurielle si on persiste dans la voie de l’arrogance, du dogmatisme, sans être ouvert et sans maîtriser nos émotions car ce cheminement est à la fois intellectuel et spirituel. L’humilité et la maîtrise de l’égo sont très importants, l’égo peut être une prison créée par soi même.
Dans ce cheminement où l’on essaie d’éviter le dogmatisme, l’arrogance, où on essaie de faire preuve d’humilité et de modestie intellectuelle, il y a un autre important danger à éviter: il s’agit de l’aliénation. L’aliénation est l’attitude qui consiste à se voir et à se définir à travers le regard de l’autre. Cela peut apparaître comme une approche positive mais cela revient à s’abandonner à un intermédiaire. L’aliénation c’est ne pas être un sujet mais plutôt devenir l’objet de la vision des autres. Souvent chez les musulmans on remarque une certaine confiance dans le discours mais au delà de cette apparence superficielle il y a une certaine forme d’aliénation qui consiste à se définir à la façon dont on est perçu et jugé par les autres. Pr Ramadan cite à titre d’exemple que parfois au cours d’une conférence certains musulmans observent les non-musulmans et si ceux là apprécient la conférence ils l’apprécient également. C’est cela l’aliénation, lorsque vous n’avez pas assez de confiance en vous même et vous attendez une confirmation dans le regard des autres.
Il est donc important de construire un discours qui cherche à améliorer la compréhension au lieu d’un discours qui cherche à plaire. Cette dimension relative à l’identité est profonde. C’est donc un sujet complexe où on est confronté à des dimensions intellectuelles, ainsi qu’à la psychologie et à des phénomènes tels que l’aliénation.
Alors comment aborder cela aujourd’hui lorsqu’en tant que musulmans occidentaux nous sommes amenés à parler d’identité et de quelle façon dans notre manière d’en parler peut on aider nos concitoyens à tirer le meilleur de cette discussion et de faire comprendre que notre présence est un enrichissement ? Comment faire comprendre qu’à travers notre questionnement et notre recherche de réponses nous pouvons également aider les personnes autour de nous ? C’est à nous de promouvoir une discussion positive et constructive qui sera le miroir de notre quête commune et non pas un miroir négatif de nos différences .. ce qui était le point de départ de cette conférence.
Source: http://presencemusulmane.com/
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