26 févr. 2010

Islamophobie, ses origines médiévales chrétiennes

Les humains héritent de leurs préjugés, comme ils héritent de leur langue. L’Europe a hérité d’un énorme tas de préjugés concernant les musulmans élaborés au cours de plusieurs siècles de confrontation à la civilisation musulmane. La mémoire collective médiévale chrétienne a été recyclée, purgée de l’eschatologie, et incorporée dans une rhétorique moderne séculière, qui, actuellement, n'est pas remise en cause.

Les caricatures du prophète Mohammed qui ont d’abord été publiée dan le journal danois Jyllands Posten puis reproduites dans divers journaux européens ont montré le gouffre qui sépare les mondes occidentaux et musulmans.

Les caricatures et les réactions qu’elles ont produites dans l’hémisphère musulman, symbolisent pour certains la confrontation entre deux systèmes de valeurs irréconciliables, l’une fondée sur l’époque des lumières, et l’autre s’accrochant à un dogme religieux.

Ces explications simplistes auraient étaient mieux acceptées si la majorité de ceux qui les professent avaient fait entendre leur voix en dénonçant l’assaut continuel sur la liberté d’expression dans les sociétés occidentales au nom de la guerre contre le terrorisme. La réalité de la controverse sur la liberté d’expression et ses limites est un symptôme d’une crise infiniment plus profonde qui touche les relations entre l’Occident, l’Europe et l’Atlantique, avec le vaste monde musulman de Tanger à Jakarta.

Rien n’arrive par hasard. Comme nous sommes des êtres appartenant à l’histoire, nous ne pouvons être séparés de notre tradition herméneutique et de notre condition historique.

C’est seulement en faisant référence à ces contextes que nos actions peuvent être comprises. Toute explication de la crise suscitée par les caricatures et qui ne prend pas en compte l’atmosphère explosive dans le monde de l’après 11 septembre et la montée de la droite en Europe et aux Etats-Unis, ne peut être que superficielle.

L’Islam, qui est resté ignoré pendant la guerre froide et l’obsession de la menace communiste, est maintenant passé au premier plan, se retrouvant au centre de l’intérêt public. Ce n’est pas par hasard que les caricatures ont été publiées au Danemark dans un journal de droite et sous un gouvernement de droite, puis reproduites dans des pays connus pour leur hostilité aux minorités musulmanes et opposés à la diversité culturelle et raciale des sociétés actuelles européennes.

Cette réaction aux caricatures a été tellement passionnée, cela ne devrait surprendre personne ayant suivi de prêt les développements dans le monde musulman. Pour les musulmans, les caricatures ont fait resurgir les scènes des bulldozers israéliens démolissant des maisons palestiniennes à Jenin, l’invasion de l’Afghanistan, la chute de Bagdad, les terreurs d’Abu Graib et les humiliations de Guantanamo.

L’arrogance culturelle s’est ajoutée à l’agressivité politique. Les musulmans se sont habitués au torrent d’images terrifiantes qui les associent eux et leur religion avec les pratiques les plus horribles, de la violence à la cruauté, du fanatisme à l’oppression. Quand il s’agit de l’Islam, toutes les frontières et limites peuvent être dépassées. L’inacceptable devient totalement acceptable, correct et respectable.

La vérité, c’est qu’aujourd’hui, le racisme, l’intolérance, la xénophobie, et la haine de l’autre se cache derrière la façade sublime de la liberté de parole, la défense de "nos" valeurs et la protection de "notre" société contre une agression étrangère.

Ne soyons pas dupes de cette rhétorique du libéralisme et de la liberté de parole. Les caricatures danoises n’ont rien à voir avec la liberté d’expression mais sont totalement liées avec la haine de l’autre dans une Europe confrontée à ses minorités musulmanes grandissantes, toujours incapables de les accepter.

Mohammed, qui a été décrit dans des légendes médiévales comme un guerrier assoiffé de sang tenant une épée dans une main et un Coran dans l’autre, apparaît maintenant brandissant des bombes et des fusils. Peu de choses ont changé dans la conscience occidentale concernant l’Islam.

La mémoire collective médiévale chrétienne a été recyclée, purgée de l’eschatologie, et incorporée dans une rhétorique moderne séculière, qui n'est pas actuellement remise en cause.

Le monde médiéval abondait d’histoires hostiles, de contes populaires, de poèmes et de sermons de Mohammed ou on donnait libre cour à son imagination. Sur Mohammed, tout pouvait être dit puisque le chroniqueur du XIème siècle Gilbert de Nogent avait écrit :" on peut assurément dire que c’est un homme malade dont la malveillance transcende et surpasse tout ce qu’on peut dire de mal sur lui "(Dei Gesta per Francos, 1011).

Le Mohammed de Gilbert, comme celui de la plupart des auteurs médiévaux, ressemble peu à celui de l’histoire et de son parcours.

Tout comme dans les caricatures danoises, il apparaît comme un malfrat qui utilise le vice et la promesse du paradis avec ses nombreuses vierges pour séduire les hommes afin qu’ils le suivent. Sa carrière est dénuée de vertu. Son vaste empire a été construit en massacrant et répandant le sang.

Dans les chansons de gestes populaires, écrites entre le XI et le XIVème siècle, au summum des croisades, reflétant les sentiments et les croyances qui étaient largement acceptées, Mohammed et ses disciples, les sarrasins, sont décrits dans les termes les plus grotesques.

Créatures de Satan, ils sont peints avec d’ énormes nez et oreilles, plus noir que l’encre, seules les dents étant blanches, des yeux brûlants comme le charbon, des dents qui peuvent mordre comme un serpent, certains avec des cornes comme les bois des cerfs.

Les humains héritent de leurs préjugés, comme ils héritent de leur langue. L’Europe a hérité d’un énorme tas de préjugés concernant les musulmans élaborés au cours de plusieurs siècles de confrontation à la civilisation musulmane.

L’Islam ne pouvait être vue avec la même curiosité détachée que les cultures lointaines de l’Inde et de la Chine. L’Islam a toujours été un élément majeur dans l’histoire de l’Europe.

Comme l'écrivait l’historien Richard Southern, l’Islam représentait le plus grand problème pour le royaume chrétien, un défi culturel et militaire puissant, éblouissant de par son pouvoir, sa richesse, son savoir et sa civilisation.

Au cœur de l’Europe, son voisin du nord pauvre, il a provoqué toute une gamme d’émotions, allant de la fascination à la peur et au ressentiment.

Quand, au XIème siècle, les écrivains européens ont commencé à formuler ce que cela voulait dire d’être européen, ils se sont trouvés en face d’un Islam puissant, qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient comprendre.

L’Islam faisait partie intégrante de la notion de soi européenne. La rencontre avec l’autre, le musulman, a été fondamental pour la formulation de la position occidentale notamment dans les siècles démarrant avec les croisades et culminant avec le démembrement de l’Empire Ottoman.

En forçant le continent européen à trouver des moyens d’action concertées, l’Islam a encouragé l’Europe à développer une sentiment de soi même plus fort, et un sentiment plus fort de l’autre. De plus d’une façon, l’Islam a été la sage femme de l’Europe.

Dans l’atmosphère tendue d’après le 11 septembre, avec ses attaques "pré emptives" ses interventions militaires croissantes et ses partis de droite de plus en plus puissants, l’arsenal médiéval de fantaisies et de stéréotypes sur l’Islam et les musulmans a été déterré. Fini les démons et les antéchrists des légendes médiévales et des polémiques.

Mais leur vision sinistre de l’Islam et des musulmans n’a pas changé. Elle a survécu dans un discours en circuit fermé essentialiste, centré sur un mythe de soi pur, se confrontant en permanence avec un "autre", musulman imaginaire, déshumanisé et diabolisé.

Dans le passé comme dans le présent, la religion, la culture et la politique de la peur sont mises au service des grands jeux de domination et de maître.

Ne vous y trompez pas : c’est un conflit politique qui parle le langage de la culture et de la religion. Le conflit n’est pas entre "nous" et "eux", pas entre cultures et civilisations, mais à l’intérieur du même front culturel et politique.

La bataille doit être livrée, une bataille contre l’intolérance, la haine, le mythe de la supériorité culturelle et la volonté d’hégémonie sur l’autre.

Soumaya Ghannoushi – www.aljazeera.net 3/03/06 copyright Aljazeera. Traduction bénévole pour information non commerciale MD pour Planete Non Violence

Soumaya Ghannoushi est chercheuse en histoire des idées à l’école des études orientales et africaines à l’université de Londres.

Elle est actuellement entrain d’écrire un livre sur les représentations européennes de l’Islam, passées et présentes.

Source: www.planetenonviolence.org

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